11 juin 2006

Ricardo, les abeilles et les Danaides

Vu cette semaine a la tele: des passants anglais invites a donner soit aux chiens errants, soit aux SDF, s’empressent de verser leur obole a la cause des etres a fourrure en offrant pour toute explication “cos’ they are so cute!”. (Le marche britannique des animaux domestiques en 2003 pesait 3.9 Milliards de livres)

Excentrique, un peu fort, inhumain? En tout cas parfaitement legitime si l’on en croit la pensee ambiante. Ce qui donne leur valeur aux choses serait l’utilite que chacun pense en retirer, et le produit ou le service qui vient assouvir un besoin, quel qu’il soit, participe soit-disant a la richesse d’un pays. Ainsi l’Etat francais de s’exciter sur la contrefacon de sacs LVMH, fleuron de notre economie. Outre-manche comme partout ailleurs, l’entrepreneur est une star, non plus en ces temps pas si lointains ou il tirait par son ingeniosite des richesses accrues de la terre pour subvenir aux besoins fondamentaux de la nation, mais bien plus car il repond aux milles besoins legitimes des individus qui ont quelque chose a cracher. Portes aux nues le fabriquant de postes haute definition, le constructeur de 4x4 urbaines bien crasseuses, le fondateur de telle clinique privee qui vous sert des plats de traiteurs entre deux consultations. Et chacun, abeille laborieuse de Mandeville, tour a tour salarie et consommateur, accomplit son devoir le coeur leger, sur de sa place et du bien-fonde de ses besoins, certain indirectement de travailler pour la richesse de la ruche aussi perverse soit-elle.

Or cette activite plaisante ou penible a laquelle chacun s’adonne parait bien plus proche du supplice des danaides, condamnees a remplir un tonneau dont l’eau s’echappe continuellement par de multiples orifices, a la difference pres que pour nous l’eau est vitale et finie et que pourtant nous prenons un malin plaisir a percer au clou de nos besoins des trous qui augmentent le debit et precipitent le jour ou la source chetive ne suffira plus qu’a notre douloureuse survie. Le debit c’est plus de consommation, plus de satisfaction, qu’importe si une longue file d’attente se forme derriere nous qui ne pourra plus s’abreuver qu’a un mince filet.

Image peut-etre balourde mais qui illustre a mon opinion la perversite de la pensee marginaliste. D’une nature avare qui contraint l’homme a travailler et entreprendre, et qui pose l’economie comme gestion de la ressource rare au service de l’homme, nous avons renverse le sens, et pose l’homme comme premier a la nature, nous poussant a acquerir la part la plus grande du gateau, se moquant bien si les ingredients viennent a manquer. Peut-etre faudrait-il recourir a Ricardo pour empecher la catastrophe: “l’homo oeconomicus, ce n’est pas celui qui se represente ses propres besoins, et les objets capables de les assouvir; c’est celui qui passe, et use, et perd sa vie a echapper a l’imminence de la mort” (resume par M.Foucault). Pour Ricardo, l’Histoire c’est le combat pour la vie face a une nature avare, d’hommes qui au quotidien savent que le jour viendra ou les progres de la technique ne suffiront plus a extraire encore et toujours un surplus marginal des richesses du monde, et que c’est seulement ce jour-la, qu’il faut bien avant preparer, ou l’on parlera de “fin de l’histoire”. Alors l’homme saura que tout labeur supplementaire sera inutile, alors les ressources suffiront exactement a maintenir une humanite stabilisee.

Que cette doctrine ne pousse pas a une vie austere et privee d’arts et de science (qui sont en-dehors du champ economique), mais qu’elle ecarte comme blasphematoire la gloutonnerie organisee de ressources et conduise chacun a reinvestir le surplus des besoins fondamentaux dans la veritable creation de richesses plutot que de le flamber aux yeux d’un tiers-monde qui n’en peut plus de reclamer sa part.
Pour conclure sur une note pessimiste, voyez encore les moyens qu’emploie la mauvaise herbe pour resister a l’arrachage salutaire, visionnez donc ces deux spots publicitaires diffuses aux bons americains et vantant les merites des emissions incontrolees de CO2.