L'insurrection qui craint
A tout lecteur trop hâtif et assoiffé de justice expéditive, notamment après les récents incidents sur la ligne TGV Est, ceci est un article plutôt critique sur cette fraction de « l'utra-gauche » à l'origine de l'ouvrage « l 'insurrection qui vient ». Bien qu'il n'a jamais été prouvé que la « bande de Tarnac » ait participé à la rédaction de ce livre, et sans fermer les yeux sur l'arrestation brutale qui vint mettre fin à leur aventure ainsi que leurs conditions initiales de détention sans commune mesure avec les faits qui leur étaient reprochés (sans parler de la qualification quelque peu extrême de « terrorisme » de ces derniers, parlons plutôt de vandalisme organisé), il faut bien rappeler que ces gens-là ne sont pas pour autant de jeunes babas-cools à qui la fumette aurait tourné la tête au point d'aller saboter des trains par distraction.Ayant eu l'ouvrage sulfureux entre les mains au prix de mille subterfuges (acheté à la Fnac où le bouquin est en vente libre et même placé en tête de gondole), je me propose d'en restituer l'esprit. La première partie, la plus longue, est une noire peinture du monde moderne, executée avec un style clair et fulgurant, le lecteur descendant de cercle en cercle, tel Dante dans son Enfer, dans l'abîme d'un pessimisme désespérant. L'on se découvre en Moi vide, déprimé, sujet opprimé sous le joug du Spectacle, seul dans la foule, aliéné par son travail, possédé par ses biens, errant dans une Métropole universelle aux airs de cité-dortoir, succombant au chants de la Décroissance pour mieux s'échouer sur le récif de l'assignation à résidence cybernétique, confiant la résolution de la crise climatique à ceux-là même qui l'ont provoqué, et traînant sur son dos le cadavre de la civilisation occidentale et ses valeurs défuntes.
Tout n'est pas à jeter, loin de là, la critique de la société de consommation et la critique du travail se placent dans la continuité de la critique marxiste, surréaliste et situationniste, critique actualisée de façon fort intelligente dans l'ouvrage. Je ne rejoins pas en revanche toute la partie sur le délitement des liens sociaux, on nous prêche en effet que seuls quelques quartiers populaires ont su conserver des habitudes d'entraide et de solidarité, c'est à mon avis le fantasme de jeunes gens qui ont ressenti le besoin de rompre un jour avec leur milieu (plutôt bourgeois vu le style d'écriture) et ont du coup conclu abusivement que le besoin s'en faisait ressentir chez chacun d'entre nous. C'est d'ailleurs un point assez symptomatique de toutes les sectes que de vouloir arracher les gens à leurs attaches pour mieux les entraîner vers des activités plus ou moins nocives :
Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi n'est pas digne de moi, et celui qui aime son fils ou sa fille plus que moi n'est pas digne de moi ; celui qui ne prend pas sa croix, et ne me suit pas, n'est pas digne de moi.
(Mathieu 10, 35)
Commence alors la deuxième partie, celle-là tout à fait condamnable, qui n'est autre qu'un appel au sabotage généralisé des moyens de transport, de communication et de stockage d'informations, pour plonger le pays dans le chaos et ne laisser plus que des « communes », organisées pour vivre de leur production locale et refonder une nouvelle humanité plus juste et solidaire. Tout cela s'accompagne évidemment de références à la Commune de Paris et à la Résistance, en oubliant que les combats n'étaient pas exactement les mêmes. La constitution de ces communes peut aussi bien évoquer les secteurs du Kampuchéa démocratique que les sections de maquisards. On imagine assez bien les conséquences catastrophiques de l'effondrement subit d'une économie portée par la consommation à grande echelle de biens superflus qui devra dorénavant subsister sur les quelques choux-fleurs cultivés par des agriculteurs du dimanche. Que l'on propose des modes de vie alternatifs, pourquoi pas, les éternels relégués que sont les RMIstes et les chômeurs seraient probablement inspirés de constituer des coopératives de production plutôt que de continuer à chercher un travail qu'on ne leur donnera pas, mais de là à imposer l'extrême à tous, il y a un pas énorme à franchir.
Je n'arrive pas à comprendre ce saut logique, d'un constat d'un monde injuste, au « tout-niquer » des auteurs, qui s'apparente plus à la satisfaction infantile de détruire les chateaux de sable de son voisin qu'à une pensée politique subtile et aboutie. Camus disait dans l'homme révolté que « Le révolté exige sans doute une certaine liberté pour lui-même ; mais en aucun cas, s'il est conséquent, le droit de détruire l'être et la liberté de l'autre. », il aurait certainement caractérisé ce mouvement de « nihiliste », une des cibles de son essai.
En bref, ce n'est pas vraiment de ce côté qu'il faut chercher des solutions à l'apathie de la gauche en face d'une mondialisation capitaliste qui sera d'autant plus sûre de son pouvoir qu'elle vient de réussir l'arnaque du siècle, se faire renflouer par le contribuable pour perpétrer ses spéculations les plus folles. Camus en 1951 suggérait de suivre la piste du syndicalisme dont l'objectif pragmatique fut d'arracher jour après jour de meilleures conditions de vie pour les travailleurs, sans pour autant tout chambouler par un Grand Soir, en avons-nous d'autres ?

0 Comments:
Enregistrer un commentaire
<< Home