Jacques Attali - Fleau de Dieu
Depuis quelques mois que je me replonge dans le bain mediatico-politique de notre chere patrie, voici qu'une voix se fait de plus en plus persistante et insistante et que s'invite dans toutes les emissions un homme aux accents prophetiques, un cavalier solitaire qui se reclame sans le dire de Gandhi tel un sage revenu du Nirvana pour repandre la bonne parole a la foule abrutie et endormie par deux decennies d'inaction qui correspondent assez bien au moment de sa retraite politique.Jacques Attali defie donc la puissance de la Rome decadente et devoilera en decembre - janvier des propositions pour relancer la croissance. Le message est plutot positif, entendu notamment au cours d'une emission de Ripostes: la croissance n'est pas qu'economique, elle est aussi sociale, elle est aussi culturelle et s'il s'agit de "liberer" la croissance cette liberation doit aussi s'accompagner de justice sociale. Dans son elan il met le doigt sur le plus grand tabou actuel: la valeur ajoutee revient de plus en plus au capital qu'au travail, phrase prononcee a la face meme du secretaire general de Force Ouvriere. Et aussi de vilipender les notaires, les agents immobiliers, les patrons de cafe, les profiteurs de rente et tous les petits bourgeois confortablement assis dans leur privileges.
A entendre cela on se dit que ca y est le grand soir est arrive et que Sarkozy son commanditaire n'a fait que cacher pendant toute sa carriere son but reel, une France communiste et solidaire de tous les opprimes.
Malheureusement j'ai quelques doutes sur le resultat de cette commission meme si la demarche et les intentions sont eminemment interessantes. Le rapport d'etape rendu le 15 Octobre qui certes ne porte que sur un aspect partiel, le pouvoir d'achat, contient quelques mesures interessantes, comme le recours a l'expropriation fonciere dans les communes qui ne respectent pas la loi SRU, mais aussi des mesures beaucoup plus banales: plus de concurrence dans la grande distribution, plus de pouvoir aux consommateurs, plus de propriete du logement. C'est l'eternel refrain du liberalisme, si ca ne marche pas c'est qu'il n'y pas assez de concurrence, donc il faut aller encore plus loin. Je vois deux failles dans ce raisonnement:
- La regulation de la concurrence: le rapport admet lui meme que les deux services anti-trusts francais ont etudie 12 cas de concentration en 1993 et 4 en 2005. Ce qui m'etonne c'est que (et je parle en non-economiste) l'on trouverait certainement a l'heure actuelle des milliers de cas de non-concurrence, a commencer par la non-concurrence legalisee que sont les brevets sur les medicaments. Je pense qu'il est angelique de vouloir traiter la non-concurrence par la voie judiciaire, c'est un peu le petit garcon qui voulait vider la mer avec un seau, je suggererais de la combattre par la voie fiscale: la non-concurrence se reconnait par des profits eleves donc taxons et redonnons aux consommateurs les profits eleves, c'est aussi simple que ca.
Cessons de nous cacher derriere le droit, le droit des affaires et des libertes economiques doit etre subordonne au bien commun et a un principe d'equite, c'est presque une question de choix des armes, pourquoi a tout prix vouloir se servir de l'arsenal juridique du liberalisme pour arriver a l'equite, partons de l'equite et laissons les acteurs economiques s'organiser autour de ce principe immuable et universel.
- La propriete: dans une societe ou la reorganisation constante de la production, la destruction creatrice de Schumpeter est le mode de fonctionnement choisi, les travailleurs doivent etre mobiles geographiquement, or les couts de transaction et l'incertitude des prix sont autant d'obstacles au demenagement, a l'achat et a la vente de logements. Ce constat est partage par la commission qui propose justement de "detendre" le marche en construisant plus et en liberant le foncier. Mais pourquoi pousser a la propriete? Doit-on consacrer une part toujours croissante de son revenu a l'acquisition d'un bien qui devrait etre un droit fondamental? Si encore le prix d'un logement etait le reflet des qualites du bati, alors oui l'on pourrait admettre que certains veuillent du crepi et pas des briques apparentes ou que sais-je, mais aujourd'hui c'est le foncier qui determine le prix, or la propriete fonciere c'est une autre forme de rente. Si M. Attali souhaite mettre fin aux rentes, qu'il le fasse en "sortant" le foncier du marche. On me dira que c'est irrealiste comme l'a montre recemment l'exemple des ces familles disposant de logements sociaux en plein coeur de Paris et les sous-louant a des plus fortunes, que le marche tot ou tard reprendra ses droits de facon plus violente encore, mais cherchons d'autres solutions que la traditionelle soupe liberale !
Ce qui me gene le plus chez M.Attali c'est qu'il semble partager la meme vision eschatologique du liberalisme que tous ses predecesseurs: au secretaire de FO qui l'incite a partager tout de suite car il y a de la richesse a profusion, M. Attali replique que non il faut d'abord debloquer la societe et croitre avant de partager, comme si tout allait s'arranger demain. J'ose esperer qu'il agit ainsi pour des raisons de negociations et de pouvoir de force, l'on pourrait imaginer que les patrons ne voient d'un bon oeil autant de remises en question de leurs bastions a la condition qu'elle ne s'accompagnent pas de transferts nets de patrimoine mais que ce soit la richesse cree par la croissance qui soit partagee.
J'attends donc impatiemment les recommandations finales, je dois dire que le personnage me plait: voir un homme politique francais rappeler les limites au profit fixees dans le Talmud et evoquer Gandhi en affirmant que les veritables humilies sont les milliards d'etres humains souffrant de la faim et de la maladie est un fait suffisamment rare pour etre salue (je pense - comme secretement il pourrait le faire entendre - que degager ces richesses uniquement pour les francais n'est certainement pas suffisant).

1 Comments:
je partage assez ton point de vue même si pour l'instant je ne sais pas trop ce que cherche Attali.
je me souviens simplement avoir lu récemment un long discours de lui sur la pertinence encore d'actualité de la pensée de Marx.
ton argumentaire sur la régulation de la concurrence est très intéressant et touche aux fondamentaux du droit de propriété.
je te rejoins complètement sur le fait que la régulation ne suffit pas si l'on n'est pas aux manettes.
en matière de foncier et de logement, il est difficile d'imaginer une régulation, mais creusons ce point.
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