16 septembre 2007

Vers une nouvelle utopie?

A la lecture d'Utopia de Thomas More l'on ne manque de s'interroger si l'esprit ou la vision du modele de production capitaliste peut pretendre au titre d'Utopie. Le modele capitaliste liberal, encore relativement pur sous la plume d'Adam Smith, de John Stuart Mill ou de Jeremy Bentham, n'a dans sa realisation semble pas tenu toutes ses promesses. Certes l'ile imaginaire d'Utopia a ses esclaves (mais ce sont des delinquants), et colonise les nations voisines lorsque la population augmente de trop, mais elle garde ce trait principal qu'elle decrit la societe comme un tout, que la propriete est commune et que ceux qui sont appeles pour des raisons pratiques a commander et a coordonner la production se distinguent par de menus privileges qui en aucun cas ne les placent sur un autre rang que le reste de leurs concitoyens.

Le capitalisme, et c'est ma these d'amateur, ne decrit plus un modele de societe car rien moins que deux obstacles obstruent l'horizon de ses lendemains qui chantent:

- Le capitalisme a ses debuts faisait l'eloge des self-made men, des entrepreneurs qui s'extirpaient de la masse grouillante des hommes employes a la repetition absurde d'un travail sans fin, pour creer, modifier, sculpter la societe de demain et faire sortir de terre des richesses inouies. S'ils restaient avant tout des travailleurs qui avaient reussi l'on sentait qu'ils en avaient plus de valeur (rien de mal a cela, tous les hommes ne sont pas egaux dans les actes), et que le statut et la richesse acquise les placaient deja dans une autre categorie, peut-etre a cause d'une reminiscence de l'ancien regime et du faste qui naturellement se devait d'etre la marque des excellents, separes des bouseux par leur naissance et donc leur nature. Egalement cette difference de nature pouvait tenir a l'ethique protestante qui considerait que l'enrichissement etait le signe divin de l'election, ici encore l'humanite se divide entre elus et non-elus. La situation a empire depuis avec la figure de l'actionnaire triomphant qui lui ne travaille plus mais trone et daigne accorder sa confiance aux bouseux qui vont faire fructifier son capital et ce faisant pourquoi pas rejoindre le club prive des heros en costume italien.
La faille de cette vision est principalement qu'elle ne decrit pas un modele mais plutot un sujet-type, et que si l'on juge cette vision suivant le critere ultime, a savoir a quoi ressemblerait le monde si chacun atteignait au rang tant convoite du sujet-type, la societe ne serait plus possible. 5 milliards de self-made men ou d'actionnaires ca ne nous laissera pas grand chose a manger. Il est amusant de constater comment des democraties fondees sur les valeurs de la Revolution, qui sont d'ailleurs celles de la declaration d'Independance des Etats-Unis, comment donc ces democraties peuvent faire l'apologie d'un modele qui viole leur principe de maniere aussi flagrante.
Si encore cette apologie des nantis etait une incitation a l'excellence, comme tous les gamins qui s'exclament qu'ils seront avocats, juges, ingenieurs, artistes, et bien oui visons l'excellence et si nous n'atteignons pas le but au moins nous serions nous ameliores, mais le discours dominant ne mentionne plus ceux qui n'ont pas reussi ou bien seulement avec un ton de compassion, de dedain ou de degout, ils n'ont tout simplement plus leur place. Ou bien ils n'ont qu'a se rejouir que les meilleurs leur donnent les moyens de survivre.

- Le deuxieme obstacle, et celui-ci est encore plus recent, c'est le rechauffement climatique (voir le rapport Stern commandite par le gouvernement anglais pragmatique - et c'est un compliment). Certes et de facon immediate les grands de ce monde evacuent le probleme en soutenant que les scientifiques vont a terme nous resoudre ca en deux coups de baguette magique, mais au moins ceci pose de facon nouvelle la question du partage des richesses. Meme si cette question est presente a l'esprit de chacun, la vision capitaliste avait tendance a dire que la societe actuelle est inegale mais que par la creation de richesse un jour ou l'autre tout cela allait naturellement s'arranger, c'est la metaphore de la course, pour courir il faut etre en desequilibre ce n'est que passager. Avec la decroissance forcee ou voulue pour mitiger les effets du rechauffement, les enjeux et les mises vont se figer pour quelque temps, et les capitalistes ne pourront plus faire avaler la pilule de l'inegalite criante de facon aussi simple.

Si le capitalisme n'est pas une utopie, faut-il continuer a en supporter les defaillances? Chacun reste libre de la reponse mais je ne peux m'empecher de penser que toute nation ou communaute doive se construire sur un projet qui l'englobe toute entiere.
Revenons un peu sur Terre et reconnaissons que malgre tous ces defauts ce systeme de production nous a permis d'etre plus libres des dependances materielles (la mort precoce, la maladie et la faim), que nous vivons en democratie et que nous avons fait des decouvertes scientifiques qui nous ont ouvert les yeux sur le monde naturel. L'efficacite du systeme derive en grande partie de la liberte individuelle, et c'est peut-etre aussi ce qui explique la chute du communisme (j'adore les raccourcis historiques simplistes et saisissants). Pour retablir une vision commune de societe, je crains bien qu'il ne faille jeter au bas de leur piedestal les actionnaires et autres possedants dont la remuneration est hors de proportion de leur travail effectif (car reconnaissons-leur une aptitude a choisir les projets d'investissement - et encore, mais qu'ils soient payes en fonction). Et si tous les doux moyens sont epuises (taxes, negociation de salaires,...), il nous reste encore la suggestion des Enrages (manifeste de 1793, avant qu'ils ne passent tous a la guillotine):

"Eh quoi ! Les propriétés des fripons seraient-elles quelque chose de plus sacré que la vie de l’homme ? La force armée est à la disposition des corps administratifs, comment les subsistances ne seraient-elles pas à leur réquisition ? Le législateur a le droit de déclarer la guerre, c’est-à-dire de faire massacrer les hommes, comment n’aurait-il pas le droit d’empêcher qu’on pressure et qu’on affame ceux qui gardent leurs foyers ?"

Pour aller plus loin, mais je ne suis qu'un doux reveur, et pour aller contre les luddites et autres partisans du retour a la terre, mon utopie apres Platon, More, Fourier, Owen, Marx, Bakounine, Lenine,... serait celle d'Isaac Asimov, d'une societe ou toutes les taches seraient accomplis par des robots, et ou enfin l'homme aurait le loisir de contempler la nature ou de s'adonner aux arts. La Coree du Sud a annonce d'ailleurs la redaction d'un code d'ethique robotique inspire des trois lois d'Isaac Isamov...

4 Comments:

At 11:34 AM, Blogger Julien said...

On reconnait bien notre Romain dans sa conclusion en forme d'éloge du progrès scientifique. Pourquoi pas après tout.
Là où je ne partage pas ton avis c'est sur ce qu'aurait apporté le capitalisme en amélioration du niveau de vie : je reste convaincu que la plupart des avancées sanitaires et sociales ont été généralisées par le courage politique de quelques uns, et certainement pas par la voie naturelle d'un système reposant sur l'individu. J'irai même plus loin en disant que ce système n'a engendré un essor économique que grâce à la régulation, la redistribution et l'échange (effet multiplicateur, etc.) après avoir débuté par le pillage des colonies.
Certes, le capitalisme permet qu'on introduise de telles avancées, dans la mesure où il y trouve parfois un intérêt.
Mais encore et toujours c'est le lieu de détention du pouvoir qui fait la différence : si on laisse libre cours à la concurrence et au capitalisme, tôt au tard, la concentration crée de nouveaux pouvoirs dont la sauvagerie n'est pas compatible avec le bien être de tous. C'est pour cela qu'il est nécessaire de maintenir un contre pouvoir politique et même un sur-pouvoir. L'échec dramatique du communisme à la soviétique c'est d'avoir trop associé pouvoir économique et pouvoir politique, comme le capitalisme semble en prendre la forme actuellement. Pour moi, le politique doit impérativement primer sur l'économique, influer, encadrer, et parfois orienter, mais l'économique ne peut être au service du politique sans conduire au totalitarisme.

 
At 11:25 PM, Blogger Romain said...

D'accord sur le fait que les avancees sociales ont ete acquises au prix de luttes douloureuses, et que les fruits du travail ont ete ainsi partages plus equitablement, mais encore faut-il avoir quelque chose a partager. On ne peut nier que nous vivons, du moins les pays du "Nord", dans un luxe relatif grace aux immenses gains de productivite qui ont ete realises et engages grace a l'innovation des industriels et la recherche publique ou non. Si l'on revenait a des rendements a l'hectare du moyen-age, il n'y aurait pas grand chose a partager (quoi qu'Hannah Arendt nous dise dans Condition de l'Homme Moderne que les paysans du moyen-age ne travaillaient guere plus de la moitie de l'annee).
Je me pose la question de savoir s'il y a des facteurs dans le capitalisme qui sont propices a une telle innovation, et peut-etre l'aiguillon de la competition et la liberte des choix d'investissement font partie de ces facteurs.

 
At 2:49 PM, Blogger Julien said...

Ne jamais oublier que c'est la demande qui précède la production.

Pour moi, l'innovation, les gains de productivité, l'augmentation des rendements n'ont été rendus possibles que parce que les producteurs ont trouvé des débouchés : ces débouchés n'existent qu'avec l'émergence d'une consommation de masse, c'est à dire d'une diminution des inégalités, et par la volonté publique (PAC pour reprendre ton exemple céréalier).

Le gateau sera plus gros s'il y a plus de monde capable d'en acheter un morceau. On ne donne pas à boire à un âne qui n'a pas soif.

Travailler plus ou travailler mieux, la belle affaire si je n'ai personne à qui vendre : aujourd'hui il faut bien avoir en tête qu'il n'y a plus de corrélation entre l'évolution régionale des revenus et le PIB. C'est à dire que les zones qui produisent ne sont pas celles qui s'enrichissent : pourquoi ? par le jeu de la redistribution et de la consommation. Le PIB représente moins de la moitié de ce qui fait la richesse d'une zone : l'argent, ou le gateau, est créé par l'échange, la circulation, la redistribution, par par l'investissement, par par le travail de l'offre.

Aujourd'hui, il y a un argent considérable en France, considérable : mais on manque de projet, on ne sait pas sur quoi investir. Alors on place son argent dans l'immobilier, ou alors on rachète ses propres actions (total...) : il faut avoir conscience que le gateau déborde de l'assiette et qu'il est en train de moisir.

C'est pour ça qu'il faut de l'investissement public qui s'appuie sur des fonds privés, qu'il faut une politique redistributive forte, qu'il faut taxer le capital qui n'investit pas, et qu'il ne faut pas encourager l'épargne et les grandes fortunes.

le mythe de l'argent des riches qui s'en vont, mais ce n'est pas le problème : le problème c'est que cet argent n'est déjà plus là puisqu'il n'est pas investi.

il faut du débouché : la plus grosses phase de croissance depuis 35 ans et de création d'emploi, ça a été l'ère des 35h.
Alors qu'on ne vienne pas me dire qu'il faut d'abord augmenter le gateau avant de le partager.

 
At 6:32 PM, Blogger Romain said...

"On ne peut pas donner a boire a un ane qui n'a pas soif", tu voulais plutot dire que l'on ne peut pas faire commerce avec quelqu'un qui n'a rien a echanger, la formule laisse plutot entendre que les besoins manquent alors que dans ton argument ce sont les moyens qui manquent.

Ce que je dis pour reprendre l'exemple de l'agriculture c'est: qu'est ce qui conduit a passer d'une technologie qui permet de produire un boisseau de ble a 100 euros a un boisseau de ble a 1 euro? Le besoin ici est primordial, on aura toujours besoin de ble (ou autre aliment de base), et la demande ne rentre pas en compte puisque si l'on assez pour acheter le ble a 100 on aura bien plus pour acheter le ble a 1. Autrement dit, il y a des innovations qui pour moi creent de la richesse en dehors de l'echange, qui permettent d'ameliorer son niveau de vie a echange constant (je suis surement en train de polemiquer des questions qui ont ete resolues par Adam Smith il y a plusieurs siecles, il faut que je lise plus).

La redistribution est tres importante mais posons-nous la question de la productivite, presque de la fertilite, si la redistribution etait le seul souci, je peux dire que les societes primitives etaient admirables car il est a parier que les produits de la cueillette et de la chasse etaient repartis de facon presque egale entre les membres d'une tribu. Est-ce pour autant un etat desirable?

Tout a fait d'accord avec toi, le gateau m'a l'air suffisamment gros pour au moins se debarasser de la pauvrete.

 

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